Francesco Ibba


Texte critique du curateur Clément Raveau, rédigé pendant la résidence aux Maisons Daura (Saint-Cirq-Lapopie, sept.-oct. 2024):


 

Lorsque j’ai rencontré l’artiste, sculpteur et peintre Francesco Ibba, je n’ai pu m’empêcher de garder à l’esprit, tout au long de notre échange, une phrase de Félix Guattari qui m’avait profondément marqué à l’époque où j’étais encore étudiant en école d’art :

 

                   « L'art est une pratique qui libère l’élément sensible. L’artiste est celui qui fait éclater les codes de la société, qui déterre ce qui est refoulé et crée des possibles 1. »

 

Sans doute, pour une personne qui s’intéresse à la question de l’art, qu'elle y soit déterminée ou non, ces perspectives post-structuralistes représentent une invitation à l’exploration authentique du soi, de ses idées et de ses émotions, sans compromis.

Aujourd’hui, en regard de ces quelques mots, s’engager dans la pratique de l’art comme artiste, critique ou curateur·ice, revient peut-être aussi à entretenir face à l’oubli, la destruction ou la

déshumanisation qu’imposent parfois les forces sociales et politiques de notre monde contemporain, une forme de rébellion et de résistance. Cela demande toutefois de faire l’effort du pas de côté et d’emprunter quelques chemins de traverse afin, peut-être, de pouvoir créer des points de fuite, de remettre en question les évidences aussi bien que les réalités imposées.

Ce flux constant, entre deux polarités, dans lequel nous sommes bien malgré nous, est évoqué par l’artiste avec son œuvre intitulée Ianus Bifrons 2, qui prend comme point d’ancrage une divinité de la mythologie italique associée à la transition et aux commencements 3. Cette figure, souvent représentée avec deux visages opposés, symbolise la dualité du temps, des directions et des aspects de l’existence humaine : passé et avenir, lumière et obscurité, entrée et sortie se rejoignent, interagissent et s’entrelacent de manière à rendre possible les relations entre les éléments. Cette tension constante qui façonne notre expérience de la réalité, se déploie dans l’œuvre à travers l’utilisation de ciment qui, par sa texture brutale et sa nature associée à la construction, entre alors dans un rapport de dualité avec ces deux visages défigurés – loin d’être des représentations stables ou figées mais qui semblent s’effacer, se dissoudre – rendant presque tangible l’effritement des identités et l’idée de mouvement. L’œuvre est ainsi suspendue entre deux états, complète mais fragmentée. Ce processus de déformation de la figure humaine, à l’opposé de la vision idéalisée de l’anthropomorphisme classique, souligne l’instabilité de la condition humaine, la fragilité de l’identité aussi bien que l’impossibilité d’une existence linéaire et cohérente.

Un aspect qui interpelle particulièrement dans l’œuvre de Francesco Ibba, c’est la récurrence du motif de la tête, du visage ou du masque que l’on retrouve dans ses sculptures. D’abord avec la série Otages 4 qui joue sur l’immobilité et la fugacité ou Testa semiseria 5 qui mêle humour et inquiétude à travers une représentation semi-figurative du monde animal. Ou encore, avec Hydrocéphale 6 où les questions d’anatomie et de tératologie 7 s’entrecroisent et nous invite à nous interroger sur ce que nous considérons comme normal ou monstrueux. Les deux sculptures Brutto ceffo 8 et Testa verde persiana 9 interrogent quant à elles un élément de notre anatomie appelé « trou occipital », une zone à la base du crâne humain où la moelle épinière entre dans le cerveau, faisant de ce territoire un point central dans le processus de la pensée et de la vision. Pour l’artiste, ce vide anatomique devient un élément porteur de sens, non pas comme négation du monde, mais comme potentiel de transformation. Dans cette perspective, il pourrait aussi être un lieu de transition, un point d’accès à d’autres formes de savoir ou d’autres états de conscience. En sommes, un espace symbolique où l’art, par sa capacité à percer les limites de la perception, nous amène à une autre forme de compréhension du monde.

En parallèle de ses sculptures, les peintures de Francesco Ibba s’imposent comme un prolongement essentiel à sa réflexion sur le geste et la matière. Elles témoignent d’une approche où la physicalité reste au cœur du processus créatif, mais transposée sur la surface de la toile. Les gestes picturaux, spontanés ou maîtrisés, explorent la couleur et la texture comme des éléments vivants. Chaque toile devient un espace où les couches successives révèlent une temporalité propre, capturant une dynamique entre apparition et effacement. Elles ouvrent, par extension, un dialogue singulier, oscillant entre abstraction et évocation figurative. Les formes fragmentées, les éclats de matière ou les coups de pinceau intuitifs traduisent une recherche similaire sur la transformation et l’instabilité. En mettant en lumière la tension entre contrôle et hasard, elles prolongent

l’exploration des frontières du corps et de la pensée, offrant un autre terrain d’expérimentation pour l’artiste où le geste se métabolise et se réinvente sans cesse, à l’image de ses études pour des têtes.

Ses œuvres, dans leur ensemble, nous invitent à repenser notre rapport à la corporéité et à l’existence. Elles revisitent, et bousculent parfois, les canons de l’histoire de l’art de manière à repenser les cadres établis aussi bien que les récits dominants. Le geste,  dans son processus artistique, ne se contente pas de représenter des figures figées mais traduit aussi une physicalité intense où – traces de modelage, irrégularités des formes, variations des surfaces – témoignent du mouvement et de l’énergie dépensée. Ainsi, ses sculptures et peintures, imprégnées d’une énergie palpable, incarnent une tension constante entre contrôle et abandon, évoquant une recherche introspective et sensorielle. Cette quête ne se limite pas à une simple représentation visuelle qui remettrait en jeu les dogmes esthétiques, hérités notamment des primitifs italiens ; elle engage aussi une réflexion plus profonde sur les potentialités et les limites d’un langage plastique qui fait appel à la subjectivité critique. En investissant pleinement le processus créatif, Francesco Ibba dépasse le cadre traditionnel de l’œuvre pour en faire un espace de confrontation, d’émergence et de réinvention, où chaque trace, chaque éclat de matière devient une expression d’une intensité brute et organique.


1 Voir Félix Guattari, Chaosmoses, Paris, Galilée, 1992, p. 131.

2 Francesco Ibba, Ianus Bifrons, sculpture en ciment traité, 50 x 25 x 33 cm, 2023, courtesy de l’artiste.

3 Le mythe italique de Ianus Bifrons est notamment connu grâce à l'ouvrage Saturnales de Macrobe (5e siècle de notre ère). Macrobe y décrit la divinité Janus (ou Ianus), notamment ses deux visages et sa fonction mythologique. Voir Regnier Pirard, « Le sublime et le pervers : Janus Bifrons », dans Qu’est-ce que l’homme ? , dir. Daniel Coppieters de Gibson, Bruxelles, Presses universitaires Saint-Louis Bruxelles, 2019, p. 565-590.

4 Francesco Ibba, Otages, installation, sculptures 40 x 30 x 30 cm chacune, argile, sac en plastique noir, 2024, courtesy de l’artiste.

5 Francesco Ibba, Testa semiseria, installation, sculptures La Vocina, 30 x 20 x 26 cm, béton traité ; Narvalo, 35 x 32 x 114 cm, béton traité, 2022, courtesy de l’artiste.

6 Francesco Ibba, Hydrocéphale, installation, sculptures 30 x 30 x 30 cm chacune, plâtre traité, tapis noir, 2023, courtesy de l’artiste.

7 Le terme de tératologie est issu du grec « teras », signifiant monstre, et « logos », signifiant discours. La tératologie est une discipline scientifique qui étudie les anomalies de développement chez les êtres vivants, qu'elles soient congénitales ou acquises. Dans le contexte artistique, elle devient une métaphore puissante pour interroger les normes esthétiques, les idées de beauté et de déviance, et les limites de ce que l’on considère comme humain. Cette réflexion dépasse le domaine scientifique pour toucher à des enjeux philosophiques, sociétaux et culturels.

8 Francesco Ibba, Brutto ceffo (série foro occipitale), sculpture, plâtre, cire d’abeille, résine de colophane, 30 x 30 x 45 cm, 2021, courtesy de l’artiste.

9 Francesco Ibba, Testa verde persiana (série foro occipitale), sculpture, plâtre, peinture, 35 x 25 x 25 cm, 2021, courtesy de l’artiste.

pour l’artiste où le geste se métabolise et se réinvente sans cesse, à l’image de ses études pour des têtes.